En France, près d’un décès sur 50 est un suicide, ce qui représente environ 11 000 suicides par an en France (notons que ce chiffre est supérieur à celui des décès dus aux accidents de la route).

Parmi ces suicides, un certain nombre sera attribué au travail. Bien qu’il soit difficile d’obtenir des chiffres précis, on estime qu’il y a environ 1 suicide par jour en France lié au travail.

Le suicide sera qualifié d’accident du travail dès lors qu’il survient au temps et au lieu du travail. Notons cependant que certains suicides sur le lieu du travail peuvent être complètement indépendants de la situation professionnelle, le lieu du travail fournissant alors une occasion pour passer à l’acte (suicide par chute de hauteur dans le secteur du bâtiment, usage d’une arme de service chez les policiers, prise de médicament pour des personnels de santé par exemple) ; ce peut correspondre aussi à un choix pour que les proches ne soient pas confrontés à la découverte du corps.

En ce qui concerne un suicide intervenu en dehors du temps et du lieu du travail, il peut être qualifié d’accident du travail si les ayants droit de la victime rapportent la preuve du lien avec le travail (une lettre laissée et incriminant le travail est un élément probant).

Les origines

Les spécialistes s’accordent pour dire que le suicide est un phénomène multifactoriel. Des facteurs personnels, génétiques, environnementaux (alcoolisme, anxiété, trouble dépressif, antécédents familiaux) vont venir s’additionner à des facteurs professionnels (conditions de travail, stress au travail, isolement…). « Des personnes en situation de stress chronique lié aux conditions de travail sont fragilisées et peuvent voir leur état évoluer vers une dépression qui, elle-même, favorise un passage à l’acte suicidaire ». Pour exemple, dans une étude japonaise, un lien fort a été établi entre l’absence de marge de manœuvre et la survenue de suicides.

Ce qui est perturbant dans ces drames, c’est le constat que, souvent, un acte qu’on pourrait qualifier de banal (ex : le refus d’un jour de congés) va faire « déborder le vase » et provoquer le passage à l’acte.

Une phénomène en croissance ?

Le phénomène du suicide au travail est surtout apparu dans les années 1990. Avant cela, comme l’homme ne devait pas laisser transparaître sa souffrance, le suicide avait majoritairement lieu à distance du travail. « Il y a toujours eu des suicides au travail, mais ils concernaient des professions spécifiques, comme celle des agriculteurs confrontés à la solitude ou au surendettement, ou celle des policiers », note la sociologue Nicole Aubert. Une explication à l’évolution croissante du nombre de suicides au travail réside dans l’augmentation de la souffrance au travail ainsi que dans la diminution du collectif (quand la solidarité est présente, les collègues ont plus de chance de prendre conscience du risque suicidaire).

Les signes de repérage

Le premier facteur de risque de suicide, c’est la dépression : on considère que près de 70 % des personnes qui se suicident souffraient d’une dépression. Une première étape de prévention peut donc être de repérer les signes d’une dépression : tristesse, isolement et pensées négatives.

Les facteurs prédictifs forts d’un passage à l’acte sont :

  • La verbalisation de l’intention, directe ou indirecte : des phrases du type « je n’en peux plus, je ne peux plus continuer » ou « si je suis encore là lundi »
  • L’existence de troubles psychiatriques
  • Un état d’instabilité, une agitation importante
  • Des antécédents personnels ou familiaux de suicide ou tentative de suicide

De façon générale, il faut être alerté par quelqu’un qui devient cynique, perd espoir, n’a plus d’estime de lui-même.

La prise en charge au niveau individuel

Accompagner une personne en risque suicidaire, c’est, premièrement, lutter contre quelques stéréotypes :

  • « Le suicide, un acte courageux ou au contraire un acte de lâcheté » : ce n’est ni l’un, ni l’autre, c’est juste la traduction d’un sentiment d’incapacité à sortir d’une impasse dans laquelle on se sent ;
  • « Ce ne sont pas ceux qui en parlent qui passent à l’acte » (croyance malheureusement très ancrée) : et si, puisque 75% des suicidés avaient évoqué leur intention au préalable, ne serait-ce que de façon indirecte.
  • « Parler suicide avec quelqu’un va augmenter le risque de passage à l’acte » : au contraire, c’est en étant dans l’écoute et le questionnement qu’on réduit le risque.

La seconde action clé est « d’oser, y aller » et en parler directement : « Je t’ai entendu dire que tu n’étais pas sûr d’être là lundi, qu’est-ce que tu voulais dire par là ? » « Je te trouve très sombre dans tes propos depuis quelques jours, as-tu des idées noires ? Si oui : Au point d’avoir songé à te suicider ? Si oui : mais as-tu déjà pensé concrètement à la façon dont tu t’y prendrais ? »

A partir de cet échange, l’urgence sera déterminée sur la base des éléments suivants :

  • L’existence d’un scénario élaboré (description du mode opératoire)
  • Le sentiment pour la personne de n’avoir aucune autre solution
  • L’annonce d’avoir pris ses dispositions

La conduite à tenir sera différente selon le degré de risque :

  • En cas de risque faible ou modéré (scénario non ou peu élaboré, pas d’antécédent, peu de notion d’urgence), il faut pousser la personne à consulter rapidement (urgences, hospitalisation en service de psychiatrie) et déclencher en parallèle une visite auprès du médecin du travail
  • En cas de risque élevé (scénario élaboré, suicide programmé, accès direct à des moyens, état d’agitation, distanciation émotionnelle, troubles psychiatriques connus), il faut impérativement appeler le SAMU pour une hospitalisation (y compris contre le gré de la personne). Je vous invite à consulter, pour plus de détails, un site très bien réalisé : http://www.barbery.net/psy/suicide/quefaire.htm

Prise en charge par l’entreprise en cas de suicide ou de tentative de suicide

En cas de suicide ou de tentative de suicide (sur le lieu du travail ou lié au travail), l’entreprise doit réagir en urgence car c’est un événement choquant et potentiellement traumatisant pour le collectif de travail.

La difficulté va résider, selon Christophe Dejours, dans le fait que « celui qui s’aventure dans une entreprise touchée par un cas de suicide se heurte au silence des acteurs en présence, non pas seulement des directions, mais des salariés et de leurs élus eux-mêmes. Il est extrêmement pénible et angoissant de parler du suicide d’un collaborateur ».  Pourtant, la manière dont l’entreprise va traiter l’urgence puis analyser cet événement est déterminante pour la suite de son activité. Il faut être conscient que le fait de pas traiter ce sujet va augmenter le risque de dégradation de la santé mentale chez ceux qui restent.

1. Mettre en place des actions immédiates

  • Porter secours à la personne et assurer la protection des témoins
  • Appeler la cellule d’urgence médico-psychologique du SAMU
  • Protéger visuellement la scène
  • Prévenir au plus tôt les collègues concernés
  • Prendre en charge les témoins choqués (proposer un endroit calme, contacter les proches, déclarer l’AT…)
  • Remettre rapidement en état les lieux (car tout ce qui rappellera le suicide ajoutera au traumatisme des collègues)

2. Communiquer

Une communication interne forte doit souligner la gravité de l’événement et prendre en compte la part éventuelle du travail dans sa survenue, même si les raisons d’un suicide sont toujours complexes et difficiles à démêler. Il faut accepter de l’évaluer et envoyer ainsi aux personnes éventuellement en souffrance dans l’entreprise le signal que des solutions pour améliorer les conditions de travail vont être recherchées.

Réduire d’emblée les causes du suicide à des fragilités individuelles ou à des raisons personnelles fait passer, à l’inverse, le message que l’entreprise ne s’interroge pas sur son organisation du travail et que rien ne va bouger.

La volonté d’identifier les éventuels facteurs qui sont liés au travail doit donc être affirmée par la direction.

En revanche, en cas de suicide hors du site, l’employeur informe du décès (de préférence par oral plutôt que par mail) mais sans en donner les raisons.

3. Prendre en charge les collègues

Une prise en charge psychologique des collègues de la victime (et de la victime elle-même dans le cas d’une tentative de suicide) doit être proposée (le médecin du travail pouvant suggérer à l’entreprise quelques intervenants spécialisés). La possibilité pour les salariés volontaires de participer à des débriefings psychologiques peut réduire le risque de passage à l’acte pour d’autres et les cas de stress post-traumatique. Ces séances, proposées de façon individuelle ou collective, dans ou hors de l’entreprise, doivent être animées par un spécialiste extérieur, sur une période suffisamment longue pour que toutes les personnes touchées par cet événement puissent « évacuer » le traumatisme. Elles permettront d’orienter les personnes en souffrance vers des thérapeutes spécialisés.

L’inrs alerte sur le fait que la mise à disposition d’un numéro vert anonyme et gratuit ne peut se substituer à une véritable prise en charge psychologique (et ne sera en aucun cas un substitut à l’analyse de l’événement).

Une déclaration d’accident du travail doit être établie par l’employeur quand le suicide se produit sur le lieu et au temps du travail, ou sur le trajet domicile-travail ainsi que pour les témoins du suicide.

En cas de suicide hors site, il est recommandé de pas mettre en place systématiquement des groupes de parole sur site mais plutôt de donner des coordonnées de professionnels susceptibles de prendre en charge psychologiquement si besoin.

4. Analyser l’événement

L’analyse peut être réalisée par le CHSCT par le biais du recours à un expert agréé et/ou d’une enquête menée par une délégation paritaire. L’inrs met à disposition une brochure détaillant cette démarche http://www.inrs.fr/media.html?refINRS=ED%206125

L’analyse approfondie permet de débattre de la place du travail dans la survenue du suicide, afin de prendre les mesures nécessaires pour qu’un tel événement ne se reproduise pas. Les éléments de l’analyse peuvent conduire à la mise en place d’une démarche de prévention des risques psychosociaux.

 

Un article de Psychologie Magasine de novembre 2009, faisant suite à la « vague » de suicides chez France Telecom, prédisait que « les suicides ne prendront fin qu’avec la réintroduction en entreprise du dialogue, de la convivialité et de la solidarité, meilleurs remparts contre le mal-être au travail ». Huit ans plus tard, la conclusion reste sans doute la même…

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *